Jean Sulivan
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Jean Sulivan, pseudonyme de Joseph Lemarchand, prêtre de l'Église catholique, est un écrivain français né le 30 octobre 1913 à Montauban-de-Bretagne, en Ille-et-Vilaine, à quelques trente kilomètres à l'ouest de Rennes et mort le 16 février 1980 à Paris.
Christianisme et écriture, vécue comme un sacerdoce, se retrouvent intrinsèquement liés sous le nom de plume de Jean Sulivan, « prêtre-écrivain », dont l'œuvre singulière échappe à la classification dans l'époque d'après-guerre où elle commence de s'affirmer.
Dans les années 1960, Jacques Madaule dit de lui qu’il est « un auteur capable de continuer Bernanos»[1].
« Un jour, Abhis, j'ai su dans un éblouissement que Dieu voulait ma liberté par-dessus tout [...]. »
— Jean Sulivan, Le plus petit abîme, p. 226[2]
La conception d'une littérature « vécue » comme partagée avec les autres que sont les lecteurs (« Aux lecteurs [...] qui font mes livres avec moi », dit la dédicace de Miroir Brisé en 1969) donne aux livres de Jean Sulivan une présence en demeure d'accompagner le monde contemporain.
« Jean Sulivan avait de la littérature une vision accordée à sa liberté intérieure. [...] S’il fait trace aujourd’hui, comme sans doute pour demain, cela tient sans doute à la modestie de celui qui écrivait: "Ne cherchez pas un ordre en cet ouvrage (…) cherchez le centre. Où ? En vous-mêmes". Cette invite constante chez lui à oublier les auteurs, à rendre le lecteur coauteur d’une parole intérieure est un viatique précieux. »
— Bruno Frappat,« Jean Sulivan, contemporain », La Croix, 6 janvier 2011
Sommaire |
Biographie
L'enfance, splendide, est immédiate; ensuite blessée, et les chemins sont plus obscurs, qui emmènent Joseph Lemarchand jusqu'à devenir « Jean Sulivan ».
De Fonténigrou à Rennes
Enfance, adolescence
Joseph Lemarchand, né en 1913 à Montauban-de-Bretagne, est le fils aîné d’Angèle Delaunay et Joseph Lemarchand, métayers au lieu-dit Fonténigou, les « Fontaines Noires ». Jean Sulivan, qui écrira en 1976 dans ses Matinales avoir renoncé à tout enracinement, précisera néanmoins : « Mais il est vrai que lorsqu'on a vécu son enfance et son adolescence dans un village, on le porte avec soi toute sa vie ». Dans sa biographie de Jean Sulivan, Édith Delos[3] évoque « le bonheur fondamental de cette immersion première dans la nature : la mère, la terre, les bêtes, l'eau, l'air, les arbres, l'herbe... ».
Le père du futur « Jean Sulivan » a été mobilisé et meurt au front en Algonne en 1916.
La mère se remarie en 1919. Pour l'enfant, c'est une blessure. Il aura trois frères et une sœur, nés du second mariage de sa mère.
L'école signifie aussi une rupture : « Petite mère dut me contraindre à aller en classe, me cogner dessus avec une gaule qu'elle avait arrachée à un fagot, me traîner hurlant. Pendant la première récréation je pris la fuite vers la forêt ». Jean Sulivan ne commence de parler des premières blessures mémorisées obscurément dans l'enfance qu'à partir de 1965-1966, dans Devance tout adieu, après la mort de sa mère.
Il entre au petit séminaire de Châteaugiron, à une vingtaine de kilomètres de Rennes, en 1926, et il ne revient plus alors à la ferme qu'aux vacances. Il a choisi le petit séminaire « dans l'idée d'être surveillé de moins près... pour faire plaisir à sa mère, pour ne pas déplaire aux prêtres, à cause de la lecture des vies de saints qui étaient une sorte de récits d'aventure, par manque de goût pour les métiers ordinaires...»[4].
Vers la prêtrise
Il entre au grand séminaire de Rennes en 1932, et est ordonné prêtre en 1938.
Il peut avoir accès un peu clandestinement à un certain nombre de lectures plus « libres » (il énumère dans Le plus petit abîme: « Maritain, Gilson, Gabriel Marcel, Heidegger, Kierkegaard; Claudel, Lubac, Montcheuil, Congar et quelques autres »)
En 1938, après son ordination, il devient professeur au collège Saint-Vincent de Rennes. Peut-être parce qu'il est le fils d'un « tué à la guerre », il est dispensé du service des armes.
Ce faisant, et indépendamment, après le séminaire : études universitaires
Il suit des cours de lettres et de philosophie à l'université : « L'université m'aura plus appris que le séminaire. [...] J'y ai trouvé la liberté spirituelle [...] ».
C'est une période de formation.
L'entrée en lice: culture et cinéma
En 1945, ce prêtre atypique fonde un centre de conférences, la « Résistance spirituelle », renommée ensuite la « Renaissance spirituelle ». Les rencontres ouvertes au public ont lieu tous les quinze jours au cinéma « Le Français ».
En 1946, Sulivan est nommé aumônier des étudiants.
Pour devancer une décision de l'évêché dans la nomination d'une personnalité plus « conforme », il donne sa démission en 1949. Le cardinal Roques lui donne cependant toute liberté pour continuer et développer ses activités culturelles: il crée un ciné-club d'art et d'essai, « La Chambre Noire », et un journal mensuel, Dialogues-Ouest.
Joseph Lemarchand est en train de muer; divers pseudonymes apparaissent: Jacques Moreuil, Jean des Houches...
Il a déjà eu deux accidents de moto, et a traversé l'expérience du coma et du lent retour à la vie après le premier qui a été grave.
Dialogues-Ouest cesse de paraître en 1954 au quarante-cinquième numéro, de par la volonté de celui qui l'a créé.
Jean Sulivan : voyages, et écrivain « terreux » à Paris
En 1958, Jean Sulivan a quarante-cinq ans lorsqu'il publie sous ce pseudonyme son premier livre, Le voyage intérieur.
Il écrira un jour: « Autour de quarante ans, je suis né à la lumière, à la jeunesse de l'écriture en Engadine, à Gaeta, Sorrente, en Sicile, comme à Taroudant, Tafraout, Zagora ».
Les voyages de Sulivan, à côté des courses en montagne, et des pèlerinages littéraires sur les traces de Rainer Maria Rilke et de Nietzsche, comprennent également le travail en usine chez Salmson à Boulogne-Billancourt.
En 1964, en Inde, il rencontre Henri Le Saux, « Abhis » dans Le plus petit abîme : « Je suis né dans l'Inde du Sud, au bord d'un fleuve » ; « Soudain la chose est là, bondit, vous coupe le souffle, vous tord; un vent de panique vous secoue comme un arbre, vous dépouille, la fulgurante intuition de la contingence, de l'inimportance de tout, du vide, tandis qu'une joie inexplicable se déplie, vous ouvre... Il faut s'asseoir, se laisser aller aller tant le choc est brutal ». Édith Delos rapporte qu'à son retour en France, son frère Maurice Récan ne l'a pas reconnu, car « c'était un autre homme ».
En juillet 1965, la mère de Jean Sulivan meurt en refusant les « consolations » de la religion.
En 1967, Jean Sulivan s'installe définitivement à Paris: « Terreux. En tout homme des villes il y a un terreux [...] » (La traversée des illusions).
De 1970 à 1980, il fonde et dirige la collection Voies ouvertes chez Gallimard, puis Connivence chez Desclée de Brouwer.
II décède, le 16 février 1980, une semaine après avoir été renversé par une voiture à Paris en traversant une route du Bois de Boulogne.
De mémoire d'écrivain : l'Association des Amis de Jean Sulivan
L'Association des Amis de Jean Sulivan est fondée en 1985 « pour promouvoir la connaissance et la diffusion de l'œuvre de l'écrivain »; sa présidente statutaire est Édith Delos, légataire de Jean Sulivan.
Les autres membres fondateurs sont: Jacques de Bourbon-Busset(†), Jean Bousquet(†), Patrick Gormally, Gilles Farcet, Claude Goure, Henri Guillemin (†), Lucien Guissard, Jacques Madaule (†), Joseph Majault (†), Georges Morel (†), Jean-Claude Renard(†), Bruno Ribes(†).
L'Association a publié 13 numéros de sa revue « Rencontres avec Jean Sulivan ».
L'Association aura vécu vingt-cinq années, et aidé ainsi à faire connaître l'œuvre de l'écrivain en l'accompagnant jusqu'à son « passage » dans le troisième millénaire. Fin novembre 2010, à la demande de sa présidente Édith Delos, qui écrit dans sa biographie à propos de Jean Sulivan, ce « fils sans père, fils de tué » - comme il disait : « Personnellement, je l'aurai toujours vu saluer avec humour les monuments aux morts », l'Assemblée Générale des « Amis de Jean Sulivan » s'est prononcée sur la dissolution de l'Association, devenue nécessaire. Sûrement en toute fidélité aussi et au final à la mémoire de Jean Sulivan!
Au début de l'année 2011, Édith Clanet-Delos a déposé les archives de Jean Sulivan à l'I.M.E.C.. Édith Clanet-Delos est décédée à Paris le 13 mai 2011.
Œuvres
Fin des années 1950
- Le Voyage intérieur, Plon, 1958; réédité dans Bonheur des rebelles, Gallimard, 1968
- L'insurrection du prince, récit inédit, 1959, édité dans Bonheur des rebelles, Gallimard, 1968
- Provocation ou la faiblesse de Dieu, Plon, 1959
Années 1960
- Le bonheur des rebelles, Plon, 1960, réédité dans Bonheur des rebelles, Gallimard, 1968
- Le Prince et le mal, Paris, Spes, 1960
- Ligne de crête Plon, 1961, réédité et suivi de Les Hommes de souterrain, Desclée de Brouwer, Coll. « Connivence », 1978.
- Paradoxe et scandale, Plon, 1962, réédité sous le titre Dieu au-delà de Dieu, Gallimard, 1968, puis aux éditions Desclée de Brouwer, 1982
- Du côté de l'ombre, Gallimard, 1962
- Mais il y a la mer, Gallimard, 1964 ; collection Folio, n° 628, 1974.
- Le plus petit abîme, Gallimard, 1965
- Devance tout adieu, Gallimard, 1966; collection Folio n° 1451, 1983. Prix des écrivains de l'Ouest 1988.
- Car je t'aime, ô Éternité !, Gallimard, 1966
- L'Obsession de Delphes, Gallimard, 1967
- Bonheur des rebelles, Gallimard, 1968
- Consolation de la Nuit, Gallimard, 1968
- Dieu au-delà de Dieu, Gallimard, coll. « Les Essais », 1968 (réédition de Paradoxe et scandale, Plon, 1962, avec quelques ajouts), réédité aux Éditions Desclée de Brouwer, coll. « Connivence », 1982.
- Les Mots à la gorge, Gallimard, 1969 et éditions Apogée, 2008
- Miroir brisé, Gallimard, 1969
Années 1970
- D'Amour et de mort à Mogador, Gallimard, 1970
- Petite littérature individuelle suivi de « Logique de l'écrivain chrétien », Gallimard, Collection « Voies ouvertes » dirigée par Jean Sulivan, 1971.
- Joie errante, Gallimard, 1974; coll. Folio n° 1917, 1988.
- Je veux battre le tambour, Gallimard, 1975
- Matinales I : Itinéraire spirituel, Gallimard, 1976; Folio essais n° 367, 2000
- Matinales II : La Traversée des illusions, Gallimard, 1977. « Passez les passants », postface à Henri Guillemin, Sulivan ou la parole libératrice, Gallimard, 1977.
- « La Dévotion moderne », introduction à L'imitation de Jésus-Christ, nouvelle traduction du latin par Michel Billon, Desclée de Brouwer, coll. « Connivence »,1979
- L'instant l'éternité, Entretiens avec Bernard Feillet, Ed. du Centurion, 1978
- Quelque temps de la vie de Jude et Cie, Stock, 1979
1980, et après
- L'Exode, Desclée de Brouwer, 1980; réédition avec une préface de Jacques de Bourbon Busset, Cerf, 1988
- Parole du passant, Le Centurion-Panorama Aujourd'hui, Paris, 1980, réédité aux Éditions Albin Michel, coll. « Paroles vives », 1991
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- L'Écart et l'alliance, Gallimard, 1981
- Bloc-notes, préface de Jacques de Bourbon Busset, éditions SOS du Secours catholique, 1986
- Une lumière noire, sur Hubert Beuve-Méry, Paris, éditions Arléa, 1994: réédité aux éditions Apogée,Rennes, 2007
Archives de Jean Sulivan
Au début de l'année 2011, les archives de Jean Sulivan ont été déposées par Édith Delos, légataire de Jean Sulivan, à l'I.M.E.C. (Institut mémoires de l'édition contemporaine).
Bibliographie et documents
Anthologies
- Pages, édition de Marie Botturi, Edith Delos, Marguerite Genzbittel,Gallimard, 1996.
- Jean Sulivan. Libre sous le regard de Dieu, présentation par Patrick Gormally et Mary Ann Mannion, Fides, Quebec, 2006.
- L'incessante marche. Extraits de Jean Sulivan, choix de Joseph et Maryvonne Thomas, Mine de Rien, Néant-sur-Ivel, 2003.
- Jean Sulivan Abécédaire, Édition établie et présentée par Charles Austin, Gallimard, novembre 2010 (ISBN 978-2-07-013178-5)
À propos de Jean Sulivan
- « Jean Sulivan », mentionné au chapitre « Roman et idéologies d'après-guerre. 2.:Orthodoxies et création » dans Littérature XXe siècle - Textes et documents, Collection Henri Mitterand, Editions Nathan, Édition revue et mise à jour - Impression février 2001, p. 525.
- Henri Guillemin, Sulivan ou la Parole libératrice suivi de Passez les passants par Jean Sulivan, Paris, Gallimard, 1977.
- « Le sacrement de l'instant. Présence de Jean Sulivan », Question de, N° 80
- Rencontres avec Jean Sulivan, Revue de l'Association des Amis de Jean Sulivan, Directrice de publication: Édith Delos, Dr de rédaction: Claude Goure
- Claude Lebrun, Invitation à Jean Sulivan, Le Cerf, 1981.
- Jean Lavoué, Jean Sulivan, je vous écris, Éditions Desclée de Brouwer, 2000
- Collectif, Yvon Tranvouez (dir.), Jean Sulivan, L'écriture insurgée, Éditions Apogée, Rennes, 2007 [3][4]
- Eamon Maher, Jean Sulivan, 1913-1980 : la marginalité dans la vie et l'œuvre, L'Harmattan, 2008.
- Franck Delorme, « La parole vive de Jean Sulivan », dans Études - revue de culture contemporaine, mars 2010.
- Jean Sulivan, une parole d'intériorité pour aujourd'hui, Actes du Colloque de Ploërmel des 24 et 25 avril 2010, Les Sources et les Livres, 2, rue de la Fontaine, 44410 Assérac.
- Jean Lavoué, Jean Sulivan, la voie nue de l'intériorité, Editions Golias, Lyon, 2011.
- Bruno Frappat, « Jean Sulivan, contemporain » - sur Jean Sulivan Abécédaire par Charles Austin (novembre 2010), Journal La Croix, 6 janvier 2011.
Documentation audio-visuelle
- La flûte de Jean Sulivan, film de Patrick Chagnard, diffusé par TF1 le 18 février 1968, et « La parole inachevée », interview de Jean Sulivan par Marie-Thérèse Maltèse, diffusé sur TF1 le 24 septembre 1978 - Association des amis de Jean Sulivan, Les Films du Parotier et CFRT, 2006 (DVD).
Liens externes et sources de l'article
- Association des Amis de Jean Sulivan, Jean Sulivan : Biographie par Édith Delos : [5].
- Source d'information bibliographique, site Maurice Zundel: [6].
- Nouvelle source bibliographique: Bibliographie mise à jour, dans « Appendices » de Jean Sulivan Abécédaire, Édition établie et présentée par Charles Austin, Gallimard, novembre 2010 (ISBN 978-2-07-013178-5).
- Sur Jean Sulivan par rapport à la littérature française « contemporaine » des trente dernières années, journaux: La Croix, article de Bruno Frappat, 6 janvier 2011 ; Le Monde des livres, Spécial Salon 26 mars 2010, et N° du 14 janvier 2011.
Notes et références
- Témoignage chrétien du 30 avril 1964.
- Cité dans Jean Sulivan Abécédaire,Édition établie et présentée par Charles Austin, Gallimard, novembre 2010, p. 153.
- Les repères biographiques donnés dans cet article « Jean Sulivan » sur Wikipédia-fr se fondent principalement sur le beau texte d'Édith Delos, Jean Sulivan : Biographie [1], qui se trouve sur le site de « Jean Sulivan » [2], consulté au 1er décembre 2010.
- Cité dans la biographie établie par Édith Delos.